L'article #67 : Luc Dellisse
Luc Dellisse : Ses vies imaginaires L'article de Michel André Illustrations : Hugues Hausman Edito : Thierry Horguelin ISBN : 978-2-39081-124-4 Parution : 1 octobre 2026 Prix : 5 € On ne vit qu’une fois, dit le proverbe. Ce n’est pas tout à fait vrai. Les écrivains vivent plusieurs vies : la leur et celle de leurs personnages. Luc Dellisse a, lui, entrepris de vivre plusieurs fois la sienne, en s’inventant des vies imaginaires. Toute existence contient des possibilités romanesques latentes. Il suffit de s’en emparer et de prolonger ce qui est arrivé par l’esprit. Mobilisant les ressources de la mémoire, de l’imagination et de la langue, cette manière d’être écrivain fait jaillir la vérité poétique de la vie et du monde. Edito : Luc Dellisse est épris de vitesse. Vous avez rendez-vous dans un bistro secret ou le lobby d’un grand hôtel et il est déjà là. Vous lui dites « À bientôt » et il a déjà parcouru trente mètres à grandes enjambées, en route vers de nouvelles aventures. Mais pendant la durée de la conversation ou plutôt de l’échange (comme au tennis), il aura été entièrement attentif et présent, comme si rien d’autre au monde ne comptait que cette rencontre-là. La vitesse telle qu’il l’entend n’est pas la précipitation mais un vecteur d’intensité, une acuité de la perception, une disponibilité aiguë aux êtres et aux choses. La maîtrise du temps est sa grande affaire. Il paraît organiser le sien avec un mélange de planification millimétrée, d’improvisation et de légèreté narquoise. Il est du genre à vous envoyer le texto suivant : « Nous avions convenu de nous téléphoner à 11 h 13. Pourrait-on dire plutôt à 11 h 17 ? » Maîtriser le temps pour mieux lui échapper, ouvrir des couloirs parallèles, ménager des interstices de vie clandestine où il n’y est pour personne. De tous les écrivains que je connais, il est celui chez qui le sens du romanesque se fond le plus intimement au tissu même de l’existence. Sa mémoire est phénoménale, en particulier la mémoire photographique de ses lectures. Il peut citer de tête un poème lu trente ans plus tôt. Sa faculté d’oubli n’est pas moins surprenante. Il faut savoir oublier pour mieux se souvenir. La mémoire ainsi comprise est son premier outil de travail, le tamis nécessaire qui captera une vérité émotionnelle dans et par l’écriture. Ainsi que le souligne Michel André dans les pages qui suivent, les héros des fictions de Luc Dellisse sont environnés de menaces, de périls et de désastres. Cependant, les mots « joie » et « joyeux » reviennent sous sa plume à une fréquence étonnante. C’est que la lucidité sur le monde comme il va n’exclut pas l’alacrité de l’être. Et que la littérature est pour lui cet instrument de précision qui permet de transformer le malheur en bonheur. Thierry Horguelin
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